Romantisme zombie

jaquette cjcmpmmeraAprès presque 50 ans d’errances dans le cœur des geeks et les limbes des amateurs de cinéma différent, les zombies pénètrent enfin le cortex du grand public grâce à de gros films catastrophes (World War Z) ou d’ambitieuses séries TV (The Walking Dead…). Ce « livre de zombie » intitulé « Comment j’ai cuisiné mon père, ma mère et retrouvé l’amour » paraît donc arriver à point nommé pour apporter encore plus de vigueur à un genre qui pète la forme.

Comme tous les bons films ou récit de zombies, le livre signé S.G. Browne développe un point de vue – et un sous-texte – à travers une approche originale.

Son postulat : les zombies existent. On ne sait pas pourquoi, et eux moins que quiconque. Ils font toujours aussi peur aux vivants (qu’ils appellent « respirants ») mais leur retour des morts ne les a pas transformé en prédateurs voraces. Ils sont là. C’est tout ce qu’il savent, tout ce qu’ils ont pour tenter de résoudre une énigme néo-existentielle.

S’ils ne croquent pas les vivants, les zombies gardent au contraire, tel Andy, le narrateur du livre, tous les souvenirs de leur vie d’avant, leurs sentiments, leurs attaches. Andy s’est tué avec sa femme lors d’un accident de voiture. Seul Andy est «revenu» mais dans un tel état que sa condition de zombie ne fait pas le moindre doute à qui le voit et qu’il ne peut s’exprimer autrement qu’en griffonnant sur une ardoise pendue à son cou. Veuf, défiguré, handicapé, privé de son enfant (sa fille a été placée chez des proches après sa « mort »), Andy a été récupéré par ses parents réticents qui le cloîtrent dans leur cave.

Le seul phare de ses journées, ce sont les réunions de « zombies anonymes ». Là, avec quelques congénères, eux aussi charognes ambulantes, Andy tente de trouver un sens à sa non-vie. Des réunions dangereuses puisque les zombies, lorsqu’ils rentrent chez eux à la nuit tombée, peuvent être amochés par des « respirants » hystériques ou encore considérés comme errants et capturés par la SPA puis détruits s’ils ne sont pas réclamés par des proches dans les jours qui suivent.

L’ouvrage commence donc sur des bases originales : la peur a changé de camps, le zombie/narrateur raconte la douleur de son veuvage, le manque de sa fille et sa révolte d’être dépourvu du moindre droit. Andy, un homme adulte qui avait une famille, se retrouve catapulté dans sa nouvelle « vie » dans un rôle d’adolescent pourrissant incapable de s’exprimer et semble-t-il condamné à regarder des séries TV débiles en dévalisant la cave à vin paternelle.

Alors que je regarde ma mère étaler le glaçage sur les gâteaux à la cannelle, la nostalgie me submerge soudain (…) J’ai envie de lui dire que je l’aime, mais c’est impossible. J’ai envie de la serrer dans mes bras mais je me retiens car j’ai peur qu’elle se mette à hurler. Ou qu’elle m’asperge encore d’aseptisant.

romantisme zombieL’humour, grinçant, le sarcasme mordant ne sont jamais loin et allègent – dans un premier temps – le drame et facilite l’acceptation de la symbolique du récit (les zombies forment ici une allégorie claire de l’adolescence et des adulescents). L’auteur pilote d’une plume sûre, ses chapitres sont courts et efficaces, ses phrases claquent. Mais, premier signal d’alerte, il dérape parfois dans la facilité. Exemple avec le final de cette description d’une réunion des « zombies anonymes » :

Helen nous encourage à ne pas ruminer le passé, à lâcher notre vie d’avant et tout le barda affectif qui va avec. Même si je dois admettre que le groupe de soutien m’a permis d’arrêter de pleurer sur mon sort, cela ne change rien au fait que ma femme et ma fille me manquent. Et si mon cœur a cessé de battre, il me fait encore mal.

Le récit part hélas en vrille dès qu’Andy met en œuvre le programme annoncé par le titre du livre (le moins que l’on puisse dire est qu’il n’y a pas de spoiler !). Finies la sensibilité et l’allégorie plutôt bien troussée : une fois accepté son statut de monstre et libérée son envie de tout casser, le héros perd à peu près tout ce qui le rendait attachant (son humanité biscornue) pour basculer dans une violence finalement très banale (hormis de curieuses prétentions gastronomiques et quelques banalités sur la célébrité internet) arrachée à la traditionnelle boîte à viscères du récit zombie. Parfois avec une efficacité très cinématographique (voir l’avant-dernier chapitre, bien gratiné), souvent avec d’intéressantes trouvailles (l’effet inattendu de la consommation de « respirant ») hélas mal exploitées et toujours avec cet humour. Cet humour qui, au fil du livre, se transmute. Les paillettes d’or deviennent un acide corrosif. Un vitriol si intense qu’il attaque toute l’architecture du récit, ronge sa charge dramatique, dévore son pouvoir émotionnel, détruit sa double lecture et ne laisse que quelques reliques informes.

Seuls quelques traits d’ironie remuent encore :

En chemin, je lui explique (à Jerry, le meilleur ami du héros, lui aussi zombie) ce qui s’est passé et ce que nous comptons faire. Quand j’ai terminé, il s’adosse à la banquette, tripote ses cicatrices (…) et me dévisage.

– Mec, T’as bouffé ta mère ?

J’acquiesce.

Il garde le silence quelques secondes encore.

– Quel morceau ?

Bilan : S.G. Browne signe un essai louable. Mais contrairement à une Anne Rice qui s’appropriait un monstre connu (le vampire) pour le mener vers des horizons originaux en préservant une cohérence et un ton (Entretien avec un vampire, Lestat…) , Browne paraît avoir pris peur en chemin. Peur de perdre les amateurs de zombies ? Envie de créer à tout prix une suite – clairement annoncée en fin d’ouvrage – ? Son récit, pourtant bien pourvu en idées originales, retombe comme un soufflé et laisse en bouche une forte amertume au lecteur qui avait espéré trouver là un peu de sang nouveau.

« Comment j’ai cuisiné mon père, ma mère et retrouvé l’amour »

S.G. Browne, Mirobole éditions, 21 euros.

Author: François

Share This Post On

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Pin It on Pinterest

Share This