House of cards : Shakespeare 2.0

La version Underwood du Lincoln Memorial de Washington

Pilotée par le réalisateur David Fincher (Se7en, Zodiac, The social network), la série politique House of Cards diffusée fin août par Canal + est une importante œuvre crépusculaire sur la politique, totalement en phase avec son époque.

Le pitch :

Francis Underwood (Kevin Spacey), est le chef de la majorité démocrate au Congrès. Cheville ouvrière de l’élection du nouveau Président démocrate, auteur de sa plate-forme de politique étrangère, Underwood va être nommé aux Affaires étrangères. Mais la promesse présidentielle n’est pas tenue, Underwood doit rester au Congrès. Sa déception ravalée, Underwood se découvre des ambitions décuplées et se lance dans une vaste partie d’échecs dont les pions sont sa propre épouse, Claire (Robin Wright), Zoe Barnes (Kate Mara) une journaliste arriviste et Peter Russo (Corey Stoll), un parlementaire dépressif.

 

La goule

Kevin SpaceyIncarné par Kevin Spacey, Francis Underwood fait figure de « méchant » hors norme. Le téléspectateur, auquel Underwood s’adresse directement – comme dans les pièces de Shakespeare – se retrouve dans le rôle du témoin/confident, le seul auquel l’homme politique révèle son âme d’encre. Cette proximité, on n’ose parler d’honnêteté, est nécessaire car si Underwood est pour tous un homme cultivé, distingué et prompt au compromis, c’est en fait un loup masqué. Kevin Spacey installe d’emblée son personnage lors d’une scène clé, au tout début de la série. Underwood est reçu dans une antichambre et on lui révèle qu’il n’obtiendra pas le poste qu’il convoitait. Durant quelques secondes, il montre sa fragilité, et laisse transparaître des émotions très compréhensibles : outrage, colère, écœurement. Un court laps de temps durant lequel le masque est tombé. Mais l’homme reprend vite contenance et renfile prestement son déguisement. Il faut le talent d’une pointure comme Kevin Spacey pour faire comprendre au téléspectateur que son personnage vient d’opter pour un plan B, un projet machiavélique qui fera le cœur de cette saison 1 et bouleversera le destin de tous les autres personnages de la série.

Professionnel du camouflage, spécialistes des coups fourrés fourbis de nuit, lorsque les vivants s’aiment ou dorment, Underwood reste, malgré ses confidences aux téléspectateurs, une énigme. On sait juste que pour lui, tout, absolument tout y compris l’intimité avec une femme, est jeu de pouvoir.

Il faudra attendre le milieu de saison et un curieux épisode pour que se fissure à nouveau son armure. Underwood, confronté à d’anciens camarades d’université, paraît renouer à l’humanité, à la légèreté et témoigne même d’un intense mélange de fraternité/amour pour l’un de ses anciens camarades. Le temps de ces retrouvailles, le temps d’une nuit, Underwood cesse d’être une goule, pour approcher la chaleur. Mais lorsque le soleil se lève sur une nuit de beuveries et d’émotions non feintes, le Golem est de retour. Underwood a renoncé depuis longtemps aux regrets et depuis encore plus longtemps à l’humanité.

 

La walkyrie

Claire Underwood, la Walkyrie en quête de sensKevin Spacey ayant tôt campé son personnage de goule politique c’est, bizarrement, celui de sa femme, incarnée par la superbe Robin Wright, qui insuffle oxygène et humanité à la série. Bizarrement car le personnage de Claire Underwood, paraît de prime abord, comme une glaciale executive woman, une walkyrie, une vierge guerrière impitoyable toute entière cuirassée pour appuyer les combats de son mari. Claire, comme le téléspectateur, est d’ailleurs la seule à connaître la véritable nature de Francis Underwood. Le couple vit dans une maison aux volets toujours clos mais partage, presque chaque nuit, un peu de vérité nue autour d’une cigarette fumée sur le rebord d’une fenêtre entrouverte.

Si Claire Underwood est une walkyrie, elle n’est pas, telle sa consœur mythologique Brunnehilde, un pur esprit. C’est aussi une femme avec un cœur et un corps. Contrairement à son mari, Claire n’a pas coupé tous les ponts avec les vivants. Robin Wright laisse entrevoir cette chair et cette fragilité à travers de fugaces regards, des expressions discrètes ou des gestes esquissés qui, délicatement, prennent peu à peu de l’ampleur et du sens. Petit à petit, comme après un long hiver – et un incident de jogging d’apparence banale – Claire Underwood retrouve ses sens, se découvre des aspirations personnelles, voit ressurgir une certaine idée de l’amour, de l’autonomie et, peut-être, le rêve d’une autre vie. Même si le casting de House of cards s’avère une réussite sans aucune fausse note (mention spéciale à l’excellent Corey Stoll/Peter Russo, Candide dépressif égaré en politique), c’est la composition d’une exceptionnelle subtilité de Robin Wright qui accroche les téléspectateurs et fait battre le cœur corrompu de la série.

 

Le poison

Peter Russo, un Candide dépressif égaré en politiqueCar, contrairement à d’autres séries comme A la Maison Blanche (The west wing), House of cards ne montre pas la politique comme l’art du compromis nécessaire ou celui de la prise de décision la moins mauvaise par rapport à l’intérêt général. Dans les complexes manœuvres d’Underwood, de son sbire et de ses pions (la journaliste Zoe Barnes, le parlementaire Peter Russo), la chose publique, le bien commun, l’intérêt des gouvernés ne sont jamais présents. Ils ne sont ni évoqués ni même envisagés. Seule compte la course aux égos, l’illusion ou la réalité du pouvoir détenu par tel ou tel. Le pouvoir est ici moins qu’un outil. C’est un jeu, une drogue dure à laquelle des camés/goules comme Underwood s’accrochent pour croître, telles des sangsues, en pompant la vie des structures démocratiques. Pour ces créatures nocturnes (l’essentiel de la série se déroule après le crépuscule), la dose de drogue ne peut pas, ne doit pas, diminuer. Elle ne peut qu’augmenter sans fin. Sans espoir.

House of cards véhicule sans doute la vision politique la plus ténébreuse et pessimiste jamais montrée à l’écran. Machiavel est bien là – tous les moyens sont effectivement bons pour arriver à ses fins – mais le pouvoir n’est ici qu’au service de vanités surdimensionnées, jamais à celui d’un peuple ou d’électeurs. Le discours est troublant : ancré à la fois dans une tradition ancienne (le drame shakespearien), il est aussi parfaitement en phase avec notre époque, particulièrement la crise actuelle de confiance dans le politique.

 

Atypique dans son fond, House of cards, remake US d’une série TV britannique éponyme, l’est aussi dans la forme. Elle a en effet été financée (deux saisons sûres) par Netflix, un fournisseur internet de programmes qui prévoit de s’implanter en France l’année prochaine. Netflix qui n’a pas diffusé House of cards épisode par épisode, comme ça aurait été le cas sur HBO par exemple, mais d’un seul coup. Ce tempo atypique fait des morts : finis les suspenses de fin d’épisode, bye-bye le traditionnel moment fort de milieu et de fin de saison. Si Netflix réussit son coup avec House of cards, c’est donc à la fois l’économie et l’écriture traditionnelle des séries qui risquent d’être bouleversées.

Author: François

Share This Post On

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Pin It on Pinterest

Share This