Rues meurtrières

Angot, Djian et consorts… le grand Barnum de la rentrée littéraire est lancé. Une avalanche monstrueuse de 646 nouveaux bouquins qui risque d’engloutir dans son sillage un ouvrage majeur, un polar décisif, publié aux USA voilà 21 ans et enfin traduit chez nous. Ce bouquin qui plane à 5 kilomètres au-dessus de tout ce que vous avez pu lire et voir sur les enquêtes criminelles est d’autant plus précieux qu’il s’agit d’un livre 100 % réel, un reportage de 365 jours aux côtés d’inspecteurs de la Crim’ d’une des villes les plus dangereuses des USA. Ce chef-d’œuvre c’est « Baltimore » de David Simon.

 

David Simon, le nom vous est peut-être inconnu mais vous avez pourtant déjà vu certaines de ses œuvres. Après des années de journalisme local, il est passé dans la petite lucarne et devenu, entre autres, le co-auteur de  la série Treme (diffusée sur Orange Cinéma série) ou du cultissime Sur Ecoute (The wire) dont nous parlions tantôt (diffusé par France O). En racontant ces 365 jours d’enquête, David Simon réalise une sorte de fantasme non seulement journalistique mais littéraire, un roman total qui explore, furete et croque sans aménité ni acrimonie le moindre recoin de la police criminelle. Il a été tellement présent aux côtés des policiers que l’un d’eux, Terry McLarney, lui fait dans la post-face l’un des plus beaux compliments possible à un journaliste : « Nous avons appris a ouvrir la porte (des salles d’interrogatoire) lentement, pour éviter de casser le nez de David. Il écoutait par les interstices de la porte fermée et avait une ouïe excellente, à en juger par l’exactitude avec laquelle il a par la suite rapporté des interrogatoires entiers.« 

Baltimore n’est donc pas un de ces « reportages à l’américaine », hyper-documentés, hyper-lourds et, souvent, hyper bien-pensants. C’est plus qu’un document 100 % réel (tout, faits, lieux, policiers, criminels sont authentiques et portent leur vrai nom). C’est un roman total sur la Crim’ : scènes de crime nettes ou brouillées, autopsies déprimantes ou risibles, interrogatoires de suspect carrés ou bien border-lines, vannes racistes ou blagues potaches, dossiers enterrés, investigations éclair miraculeusement menées, fatigue des enquêteurs, bidouillages de statistiques… Rien n’échappe au microscope toujours dur, quelque-fois drôle, de David Simon qui multiplie les points de vues sans perdre ni son lecteur, ni le déroulé fascinant de son récit. Il arrive, par exemple, à synthétiser des perles d’une sagesse tragique, forgées à coup de sang et d’observation par les enquêteurs dans ce qu’il appelle les « rendez-vous avec l’inhumanité« . Telle celle-ci, qui exécute à bout portant les vieilles astuces d’une Agatha Christie ou d’un Conan Doyle :

  … Il n’y a pas de moment de grâce où un inspecteur, sorcier scientifique doté de pouvoirs d’observation hors du commun, se penche pour examiner une tache de sang sur la moquette, en extrait une mèche de cheveux brun-roux de type européen, rassemble ses suspects dans un petit salon au mobilier exquis et déclare son affaire résolue. La vérité, c’est qu’il reste fort peu de petits salons au mobilier exquis à Baltimore ; et même s’il y en avait, les meilleurs inspecteurs de la Crim’ admettraient que dans 90 % des cas, ce qui sauve la mise de l’enquêteur, c’est l’écrasante prédisposition du tueur à l’incompétence ou, tout du moins, à l’erreur grossière…

Autre exemple de cette « sagesse » sanglante :

L’expérience apprend aux inspecteurs de la brigade criminelle qu’il y a toujours un membre de la famille de la victime à qui on peut se fier pour rester calme, écouter, répondre correctement aux questions, affronter les détails crus d’un meurtre lorsque tous les autres hurlent de douleur ou s’engueulent pour savoir qui va récupérer le blender à dix vitesses.

Simon sait aussi quitter brutalement le microscope pour emmener le lecteur sur le terrain, comme ce coin de bitume triste par un petit matin blême de février :

C’est l’illusion de larmes et rien d’autre, l’eau de pluie qui s’amasse en petites perles et coule dans le creux de son visage. Les yeux marrons foncés sont grand ouverts, ils fixent le trottoir mouillé; des tresses noires d’encre encadrent la peau d’un brun profond, les pommettes hautes et un petit nez coquin, retroussé. Les lèvres sont entrouvertes, dans une moue presque imperceptible. Elle est belle, même maintenant.

Une scène de crime crève-coeur, celle d’une victime de 11 ans nommée Latonya Wallace qui, après sa mort odieuse, va subir tous les outrages : transformation en show politique par la mairie, en symbole d’une justice à deux vitesses par des activistes locaux, en scène de crime mal analysée par un enquêteur encore jeune et impressionné par les « huiles » venues parader sur le terrain, en allocation désordonnée d’effectifs policiers par des officiers soucieux d’exemplarité. Une affaire complexe qui va obséder puis faire imploser l’enquêteur qui en est chargé et servir de fil rouge amer au reste du récit.

Simon sait – quasi-miraculeusement – multiplier les points de vues et rester à portée d’épaule quand, par exemple, des inspecteurs sont terrassés d’effroi – puis d’alcool – en découvrant les vraies raisons (rentrer plus vite chez soi à cause de la canicule) qui ont motivé les jurés dans une affaire de tentative de meurtre sur un policier en patrouille. Ou alors prendre de la hauteur pour détailler les tactiques couramment employées par les procureurs pour influer sur la décision d’un jury, les manœuvres pas toujours loyales pour faire craquer un suspect durant un entretien ou les conséquences humaines désastreuses de la conversion forcée des enquêteurs à la religion des résultats statistiques, désormais exportée chez nous.

… Un mécanicien automobile en plein marasme affectif a abattu sa femme et son neveu dans la cuisine, puis a proprement mis un point final en rechargeant le .44 Magnum et en enfonçant le canon dans sa bouche. Sur le plan humain, la scène du 3002 McElderry Street était un massacre; du point de vue statistique d’une brigade criminelle urbaine, c’était l’étoffe avec laquelle les inspecteurs fabriquent des rêves.

Embarquez pour les rues meurtrières de Baltimore et changez votre vision du crime.

À jamais.

Baltimore – David Simon (Homicide : a year on the killing streets), éditions Sonatine, 23 €. Sortie le 27 septembre.

BONUS : David Simon a donné le 15 octobre une « Master Class » au Forum des images (Paris), à l’occasion de la publication de « Baltimore ». En voici la vidéo ci-dessous et aussi le livetwitte de la même Master class à cette adresse.


Rencontre exceptionnelle (VF) avec David Simon… par forumdesimages

Author: François

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2 Comments

  1. Bravo. Ecrire c’est donner à voir et envie, en te lisant on est déjà un peu dans les rues de Baltimore. Je cours l’acheter 😉

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    • Merci ! Il va te falloir prendre (encore) un peu patience… (cf l’encadré Dernière minute) mais c’est pour la bonne cause : David Simon vient à Paris !

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