Tueurs en série et ciné : miroirs déformants 1/3

Les tueurs en série et le cinéma. L’histoire a toujours été une étrange relation en miroir… même si les criminels de fiction sont toujours restés très éloignés de leurs modèles réels. État des lieux en compagnie de Stéphane Bourgoin, spécialiste es serial-killers et cinéphile. Le texte qui suit, publié voilà quelques années dans le magazine Ciné Live, a été réactualisé.

 

Le 9 novembre 1888, vers 5 heures du matin, Jack l’Éventreur abandonne le corps martyrisé de sa dernière victime dans une chambre du sordide quartier de Whitechapel. La silhouette qui disparaît à jamais dans la nuit londonienne porte un haut-de-forme, un ample manteau noir ainsi qu’une petite mallette. C’est du moins ainsi que le mystérieux tueur en série apparaîtra dans l’imagerie populaire et plus d’une centaine de films (y compris le Loulou de Pabst où il occit Louise Brooks !) . Malgré ses 124 ans, le patriarche des serial-killers de cinéma reste toujours d’actualité. A chaque rotation de calendrier, au moins deux ou trois films lui seront consacrés. Une actualité semi-permanente que Stéphane Bourgoin, auteur de nombreux livres sur les serial-killers, trouve logique  : « Jack l’Eventreur est incontestablement le tueur en série qui a le plus influencé le cinéma. Il représente, selon moi, le début du XXe siècle de ces meurtriers. Tous les éléments sont là : mutilations, meurtres atroces, enquêtes d’envergure, panique dans une ville et, bien sûr, la presse qui fait et dit n’importe quoi ! »

Au cinéma, le serial-killer quitte pourtant l’orbite influente de l’Eventreur en 1931 avec M le maudit de Fritz Lang (téléchargeable gratuitement et légalement ici), dans lequel Peter Lorre incarne un tueur de fillettes. Le personnage de M le Maudit s’inspire cette fois du « Vampire de Düsseldorf », alias Peter Kürten, un maniaque du marteau qui terrorisa l’Allemagne entre 1929 et 1930. Stéphane Bourgoin dresse un début de portrait-robot de ce type de criminel : « En dehors de quelques exemples de tueurs diminués intellectuellement et fous à lier, le tueur en série est un psychopathe dans 90% des cas. Ca veut dire qu’il présente au monde un masque absolu de normalité. Il est votre gentil voisin de palier. Son existence quotidienne est plutôt faite de petits boulots. Son intelligence pourrait, souvent, lui permettre des postes plus valorisants mais le crime l’obsède 24h sur 24 et sa tolérance vis-à-vis de toute hiérarchie est très faible. » La règle n’est pourtant pas absolue comme l’a prouvé Gerard Schaefer, un tueur qui a sévi alors qu’il était policier. Stéphane Bourgoin, qui l’a interviewé, explique être aujourd’hui encore, bouleversé par une « rencontre avec le Mal absolu. »

Apparence normale donc pour les « vrais » mais pour le tueur de cinéma, le délit de sale gueule est pourtant une quasi-obligation. En 1967, Richard Fleischer veut confier à Tony Curtis le rôle-titre de L’étrangleur de Boston (The Boston strangler) adapté de l’affaire Albert DeSalvo. Mais il se heurte aux a-priori des producteurs qui objectent : « Curtis est trop beau, il ne ressemble pas à un étrangleur. » Pour prouver l’ineptie de l’argument, le réalisateur s’amuse à photographier un Tony Curtis voûté et grimé. Le patron du studio, ne reconnaissant pas l’acteur, s’exclame alors : « Fantastique ! Ce type est parfait pour le rôle ! Mais est-ce qu’il sait jouer ? »

Autre constante du tueur au cinéma : le mobile ou le traumatisme qui l’amène, presque logiquement, à commettre ses actes. Dans la réalité il n’en est rien comme l’explique Stéphane Bourgoin : «  Ces types n’ont pas à justifier leurs actes. Ce qui les motive c’est leur instinct sexuel, leur propre plaisir et ou leur jouissance d’un sentiment de toute puissance. C’est prosaïque mais ça ne les empêche pas d’être extrêmement manipulateurs. Pour tenter de fuir sa responsabilité pénale, David Berkowitz a, durant son procès, prétendu par exemple que ses meurtres lui étaient commandés par un démon réincarné dans le chien de son voisin. Lorsque je l’ai interviewé quinze ans après, il a éclaté de rire en reconnaissant qu’il simulait. Pareil pour Arthur Shawcross qui tente d’excuser ses atrocités en invoquant un traumatisme post guerre du Vietnam. Or il était magasinier, s’occupait de pièces détachées et n’a jamais approché d’un quelconque combat ! » L’absence de véritables mobiles dans la réalité n’empêche pas la genèse de tueurs ciné directement poussés par de gros traumatismes qui les rendent, sinon sympathiques, du moins intelligibles au grand public. C’est le cas, par exemple, du tueur en série du Voyeur (Peeping Tom) de Michael Powell qui, en filmant le passage de vie à trépas de ses victimes, ne fait que répéter les expériences paternelles dont il avait fait les frais dans l’enfance…

A la même époque, Alfred Hitchcock franchit un cap en brisant un tabou avec Psychose. Plus question de suggérer les atrocités commises, elles seront montrées plein cadre ! Le scénario de Psychose, très fidèle à un roman de Robert Bloch, est en fait inspiré d’un cas authentique, « l’affaire Ed Gein » survenue aux USA entre 1954 et 1957. Gein a tué au moins quatre femmes en agrémentant ses meurtres de nécrophilie et de cannibalisme. On a tenté d’expliquer ses crimes par le souvenir obsédant d’une mère possessive, thèse reprise dans Psychose (et désormais dans la série télé Bates Motel) pour « expliquer » les crimes montrés à l’écran…  L’homme a en tout cas bien fait phosphorer les scénaristes. Outre le film d’Hitchcock, on retrouve la « Gein touch » dans quantité de films : par exemple avec les masques de peau humaine des détraqués de Massacre à la tronçonneuse ou, quelques années plus tard, dans la confection d’un costume en peau féminine par le Buffalo Bill du Silence des agneaux.

 

 Seconde partie : Tueurs en série et ciné : chute et renaissance 2/3.

Troisième partie : L’enquêteur et le boomerang 3/3.

SVP, pas de « tueur en série » à toutes les sauces !

Pour différencier le serial-killer de ses congénères criminels, la documentation officielle du FBI distingue trois catégories distinctes de tueurs multiples.

• Le tueur en série : Selon la définition actuelle, le tueur en série assassine au moins deux personnes lors d’« évènements » séparés par un certain laps de temps de « relâche » (cooling-off). Il a généralement choisi ses « proies » suivant des critères précis contrairement aux deux autres catégories ci-dessous qui sont, elles, indifférentes à l’identité ou à des spécificités des victimes.

Le tueur de masse : Il tue au moins quatre personnes à un même endroit lors d’un même évènement. James Holmes, l’auteur présumé de la récente tuerie d’Aurora, serait donc un tueur de masse et pas du tout, comme se sont empressé de le dire certains médias, un tueur en série.

Le spree-killer ou tueur à la volée : il commet au moins deux meurtres dans un laps de temps très court mais à des endroits différents. En 1949, il n’a par exemple fallu que 20 minutes à Howard Unruh pour tuer au hasard 13 personnes dans différentes rues d’une banlieue du New Jersey.

François

Author: François

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4 Comments

  1. Au regard de ton interview avec Bourgoin et de ta documentation, trouves-tu réaliste la série « Criminal Minds »?

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      • François

        J’aborderai d’autre part la partie « enquête et enquêteur » dans la troisième partie du post sur les tueurs en série. Stay tuned ! 😉

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  2. Merci François!! L’article cité est en effet intéressant…Cela me conforte dans l’idée que l’intérêt majeur de « Criminal Minds » réside dasn la partie profilage de l’enquête (out les arrestations assez grotesques). En tous cas, je t’engage vivement à regarder la série:) j’attends avec impatience les part 2-3…

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