mon ami

franck

Il s’appelait Franck, il était mon ami d’enfance depuis la primaire. Il est mort seul le 21 octobre 2015 à Toulouse, mais je ne l’ai appris que ce funeste week-end du 13 novembre où des meurtriers dépourvus d’âme ont assassiné des innocents dans Paris. Ce drame prime tout mais permettez-moi pourtant de vous parler un peu de Franck : il vit désormais dans mes souvenirs et j’ai cet espoir un peu fou qu’en vous racontant quelques infimes choses de lui, il survivra aussi, un peu, dans votre cœur.

Franck m’a initié aux jeux de rôles, aux joies de Donjons et Dragons et aux arguties interminables sur les règles complexes de ce jeu, à l’époque peu connu. Les parties duraient longtemps et nous nous employions durant ces longs après-midis d’aventures imaginaires à pourfendre, entre deux monstres, d’énormes pots familiaux de pâte à tartiner.

Franck adorait faire des acrobaties en BMX, ce qui lui a valu une gamelle monumentale juste devant chez moi, des lunettes brisées, un visage couvert de sang et des soins attentifs de mon père qui pourtant prétendait ne pas l’apprécier.

Franck était quelqu’un de maladroit, capable de se blesser cruellement dès qu’il tentait de faire du bricolage. Le voir s’emparer d’un marteau ou d’un tournevis était la quasi-certitude d’entendre un cri de douleur dans les minutes qui suivaient. Mais ce même empoté devenait l’incarnation de la grâce lorsqu’il chaussait les skis et dévalait comme un dieu les pentes. Il était si élégant que, souvent, je m’arrêtais de skier pour simplement contempler l’harmonie de sa danse sur la neige.

Franck a été mon compagnon de chance alors que, gamins nous avions décidé – et réussi, miraculeusement sans dommage — de pêcher des poissons dans un petit lac proche en faisant exploser sous l’eau de gros pétards à mèche.

Franck jouait bien aux échecs, en tout cas suffisamment bien pour écraser le piètre stratège que j’étais lorsque je me risquais à le défier sur l’échiquier en bois de ses parents. Le même genre de punition venait quand je me hasardais à lui proposer une partie de ping-pong que son énergie nerveuse transformait en véritable séance de gym-tonique.

Franck et moi avons passé des heures, des jours à tapoter sur un Commodore 64 pour jouer à quelques ancêtres du jeu vidéo. Il était fou d’un jeu d’aventure d’héroïc fantasy intitulé Mandragore. Le pré-adolescent qu’il était a été un peu troublé quand il a appris à quel endroit les mandragores étaient censées pousser le plus souvent…

Franck m’a toujours ouvert sa porte, quand les tempêtes adolescentes avec mon père me bouleversaient de fond en comble.

Franck, moi et quelques autres avons sans doute eu le plus monumental fou rire de notre vie un après-midi où nous avions entrepris de refaire à notre sauce les dialogues d’un film Marc Dorcel. Les répliques hilarantes et non-sensiques qu’il lançait m’ont donné d’insupportables crampes aux abdominaux. Allongé à terre, je hurlais grâce mais l’implacable assénait aussitôt une autre vanne.

Franck m’a sauvé la vie un soir à Annecy en me jetant à terre alors que je m’apprêtais à traverser juste devant un bus qui arrivait à toute allure. C’est d’ailleurs à Annecy, où il s’était un temps réfugié, que nous avons aussi consacré une délicieuse après-midi ensoleillée à admirer les filles sur la plage.

Franck m’a lancé, un soir où il avait beaucoup trop bu, une phrase affreuse qu’il pensait sincèrement et où j’ai senti toute sa colère et son désespoir, sans rien pouvoir y faire : « Juge moi ! »

Franck a tenté de soigner son mal de vivre en jouant avec une petite troupe de théâtre amateur. Quelques jours avant la représentation, il était pétrifié par le trac, mais l’homme adulte qu’il était rêvait d’épater ses parents qui faisaient le déplacement pour le voir sur scène. C’est dans son costume de scène que vous pouvez le voir un peu plus haut.
Franck a détruit son corps et sa force à coup de drogues et d’alcool. Nous nous étions fâchés — ça faisait même des années que nous n’avions plus échangé — mais lorsque j’ai appris sa mort, c’est comme si mon cœur avait été à moitié arraché. Je n’ai désormais plus que des souvenirs, des vestiges presque tous lumineux, bizarrement toutes les réminiscences beaucoup plus sombres ont disparu. Je sais que je peux le trouver là, tel qu’il était vraiment, avant les années sinistres et vous remercie d’avoir consacré quelques instants à son souvenir.

Author: François

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1 Comment

  1. Sublime. Mon coeur saigne avec le tien. Bisous.

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