La fin justifie les moyens 2/3

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Oeuvres tronquées ou défigurées, la guerre sauvage que se livrent parfois réalisateurs, producteurs et diffuseurs fait beaucoup de blessés et quelques morts. Après un aperçu de la salle de montage, principale scène de crime, et la lutte pour le final cut (première partie), détaillons les armes suspectes : fins modifiées et projections tests.

Fin modifiée

affiche brazilSi l’on en croit les spécialistes de cette chose étrange qu’est le « marketing ciné », une fin inadéquate peut, à elle seule, provoquer l’échec d’un film. C’est en tout cas la thèse que Sid Sheinberg, alors patron de Universal, soutient à Terry Gilliam qui vient d’achever Brazil. Sheinberg n’aime pas le film et déteste particulièrement sa fin désespérante (torture de Sam, le héros qui s’échappe dans la folie lorsqu’on lui annonce la mort de Jill, la femme de ses rêves). Il la hait tellement qu’il débloque un bon budget pour tourner un tout autre épilogue. Dans la « version Sheinberg », Jill ne meurt pas et éveille Sam qui « faisait un rêve » (tout le film…). Les deux amants, en fait des anges, s’envolent dans les cieux… Le réalisateur Terry Gilliam, lui, a plutôt l’impression de dégringoler aux enfers et remue ciel et terre pour faire primer sa version (il finance sur ses fonds par exemple une coûteuse campagne de presse apostrophant directement Sheinberg lors du festival de Cannes ). Une fois n’est pas coutume, le film sortira finalement en salle dans la version voulue par Gilliam même si certaines chaînes câblées aux USA diffuseront la « version Sheinberg » sans, bien sûr, en avertir les téléspectateurs.

affiche scarfaceLe cas n’est pas unique : pas moins de trois fins ont par exemples été tournées pour le Scarface d’Howard Hawks ! Dans la première, voulue par le réalisateur, le gangster balafré inspiré d’Al Capone est exécuté par des rivaux. Jugée immorale, une seconde fin est tournée: le gangster meurt toujours mais cette fois sous les balles des policiers. C’est plus moral et, en un sens, plus américain. Ce final pose encore problème à la censure dans certains pays – il faut que la sanction contre Scarface viennent du bras séculier –  et du coup un troisième (!) épilogue est tourné et montre le gangster déféré devant un tribunal puis pendu.

Affiche La belle équipeLes fins modifiées ne sont pas l’apanage du cinéma US. En France , l’exemple le plus connu est même un précurseur du genre : La belle équipe de Julien Duvivier (1936) avec un final à choix multiple et une projection test. Jean Gabin, Charles Vanel et d’autres incarnent un groupe d’amis qui gagnent à la loterie de quoi monter une guinguette en bord de Marne. Dans la version voulue par Duvivier, l’entreprise échoue et finit dans le sang à cause d’une femme. Le producteur du film reste perplexe devant ce final pessimiste. Il obtient que Duvivier en tourne un autre, résolument positif. La fauteuse de trouble repart bredouille et le groupe d’amis reste soudé. La sortie du film, projeté avec sa fin originelle, se déroule mal. La belle équipe ne trouve pas son public. Le producteur organise alors une première en France, une projection test où les deux fins seront successivement projetées et soumises au vote des spectateurs. C’est le happy-end qui l’emporte par 305 voix contre 61. La belle équipe est dès lors projetée dans sa version optimiste. Et prend un bouillon.

Parfois, la chose est rare mais bien réelle, la « voix publique » (outre Atlantique notre « Madame Michu » est baptisée « Joe Public ») peut, effectivement sauver les meubles. Exemple avec l’épilogue du Thelma et Louise de Ridley Scott. La version finale, vue partout dans le monde, montre la voiture des deux femmes s’envolant au-dessus du grand canyon. L’image est gelée au-dessus du vide : Thelma et sa compagne partent pour l’éternité dans un ultime geste de liberté. La fin originale, trop longue est surtout jugée comme « déroutante » quant à l’issue du récit. A vous de vous faire une opinion : la fin initiale est visible ci-dessous !

Projection-test

Affiche NoéCe processus, dont les historiens attribuent l’invention au comique Harold Lloyd, a démarré à Hollywood en 1928. Voilà bien longtemps qu’aucune production américaine d’importance ne sort sans l’appui préalable des projections-test (ou »test screening »), organisées pour des panels de spectateurs, questionnés en fin de séance (voir par ex. ici le questionnaire à la projo test de Star Wars). Lors de ces projections test, tous les aspects du film (histoire, rythme, personnages, musiques, affiche, titre…) sont soumis aux critiques du panel puis « scientifiquement » réajustés au goût du public visé. Plus qu’un outil de débourrage ces projections test sont aussi souvent employées par les studios pour imposer, au nom de « l’opinion publique », leur vision du film face aux réalisateurs. Cela aboutit, par exemple, à une fin radicalement modifiée pour Liaison fatale ou 28 jours plus tard, à la suppression d’une scène de baiser entre Denzel Washington et Julia Roberts dans L’affaire Pélican ou à la disparition d’un braquage en prologue à New York 1997. Ces projections sont désormais souvent assorties de clauses de confidentialité pour éviter que les spectateurs ne s’expriment sur les réseaux sociaux. C’est par exemple pour s’assurer qu’elle ne souffrirait pas d’attaques ultérieures de communautés religieuses « bruyantes » sur le Net que la Paramount a montré voilà quelques mois pas moins de six montages différents du Noé de Darren Aronofsky (125 millions $ de budget) à des publics sélectionnés : catholiques (en Arizona), juifs (à New York) et « public générique » (Californie)… Paramount craignait leurs réactions face à la vision originale d’Aronofsky dépeignant Noé comme le premier écolo de l’histoire. Après une bataille en coulisse assez épique, il semble qu’Aronofsky ait finalement réussi à faire prévaloir son œuvre originale (sortie prévue le 9 avril prochain).Affiche NY 1997

Même sans être des méga-production à effets spéciaux, aucune grande comédie américaine ne sort désormais sans que soient enregistrées les réactions audio – et parfois même vidéo – du public des projections test. En salle de montage, ces rires (et éventuellement le film des visages des spectateurs) sont même montés en parallèle au film pour évaluer le « pouvoir » comique de telle ou telle situation ou vanne. Si un moment s’avère un peu faible, plusieurs solutions : couper ou raccourcir la scène ou encore profiter par exemple qu’un personnage soit de dos pour placer une nouvelle blague…. Tous les aspects du film étant évalués par le « panel » de spectateurs, il arrive parfois que certains aspects « annexes » soient retouchés au dernier moment. C’est la mésaventure survenue au compositeur Gabriel Yared sur la mégaproduction Troie. Lors de la projection test, sa splendide B.O. presque achevée mais encore en mixage est jugée comme « trop rétro ». Quand on leur dit « rétro », les producteurs (la Warner) entendent « ringarde ». Ils font donc passer à la trappe l’heure vingt de musique écrite par Yared et demandent à James Horner d’en pondre une en quelques semaines. Horner a fait ce qu’il a pu , la Warner n’hésitant pas, sur le montage final, à faire du patchwork (le combat d’Achille et Hector est ainsi orchestré avec une musique… du remake de La planète des singes écrite par Danny Elfman !). La mésaventure illustre une des failles du système des projections test : les films proposés aux « panels » de spectateurs ne sont tout simplement pas finis : le montage n’est pas terminé, les effets spéciaux, s’il y en a, ne sont pas finalisés… Tout est encore en devenir. Tout reste à éclore. Si certains s’amusent de réponses navrantes à des projections test (voir ici une sélection assez saisissante recueillie après la projo test du Vidéodrome de David Cronenberg), il n’en reste pas moins que le côté « primeur » – on pourrait presque dire « collector » si le film est lourdement modifié – de ces projections test a créé un petit marché. Certains livrent des recettes pour participer à ce genre d’événements et on trouve même une sorte de Allociné du genre ! Le malheur des uns…

L’étrange destin de La soif du mal

Affiche la soif du mal

En 1957, Universal vire Orson Welles qui peine à livrer un montage de « La soif du mal » depuis trois mois. Les ciseaux sont confiés à un homme aux ordres, Ernst Nims. Universal demande en prime à Harry Keller de tourner quelques scènes supplémentaires « clarifiant » tel ou tel points jugés peu clairs par les financiers. Nims et son équipe livrent au final une « Soif du mal » en version courte (93 minutes), n’incluant même pas les scènes tournées par Keller (logique ?). Le film sort en 1958 dans cette « version Nims ». En 1976, Universal sort une « version longue » du film (15 minutes de plus) issue d’un montage présenté en projection test, et miraculeusement archivé, incluant des scènes coupées de Welles mais aussi celles filmées par Keller. En 1992, le critique Jonathan Rosenbaum découvre enfin un mémo détaillé de 58 pages qu’Orson Welles a envoyé en 1957 à Universal pour suggérer des retouches à la « version Nims ». Ce document, basé sur un remontage à la hussarde ainsi que la vrai-fausse « version longue » ont permis en 1998, soit 40 ans après la sortie originale, d’enfin voir « La soif du mal » telle que l’avait rêvée Orson Welles…

Author: François

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